Le 25 avril, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaida, ainsi que des combattants indépendantistes du Front de libération de l’Azawad, ont lancé une offensive conjointe ayant conduit à la prise de Kidal. Depuis le 30 avril, Bamako est également sous blocus. InfoChrétienne a rencontré Christian Kalli (pseudonyme), un haut responsable d’Église pour évoquer la situation sur place et l'inquiétude de la communauté chrétienne.
- InfoChrétienne : Comment décririez-vous la situation actuelle sur le terrain ?
Christian Kalli : Permettez-moi d’abord de rendre grâce à Dieu et de dire que Dieu est bon. Il veille sur nous, Il nous protège. Comme le dit la Bible, Il est notre bouclier.
On peut encore se déplacer, mais cela reste risqué. La ville de Bamako est placée sous haute surveillance. La situation actuelle dans le pays, ainsi que tous les événements que nous avons traversés et que nous vivons encore, sont profondément préoccupants. Tout ce que nous lisons, tout ce que nous entendons, n’est pas rassurant. Mais, en tant que chrétiens, c’est au Seigneur que nous nous confions.
Aujourd’hui, quitter la capitale pour se rendre ailleurs représente un grand défi. Je suis en contact avec de nombreux responsables à Bamako et en dehors de la ville. Nous utilisons les réseaux sociaux pour informer les gens de ce qui se passe et leur indiquer quoi faire pour rester en sécurité et éviter de se déplacer inutilement.
Je suis allé à l’église dimanche et nous avons même partagé ensuite un moment convivial chez une famille qui habite près de chez moi. Nous avons mangé ensemble et partagé un temps de communion sous les arbres.
- InfoChrétienne : À Bamako, les chrétiens bénéficiaient jusqu’à présent d’une certaine liberté religieuse indique l'ONG Portes Ouvertes, contrairement à d’autres régions du pays où ils subissent violences, enlèvements et exactions. Craignez-vous une dégradation de la situation pour les chrétiens de la capitale et, plus largement, pour ceux du reste du pays ?
Christian Kalli : Les chrétiens ordinaires, qu’ils vivent en ville ou en zone rurale, ne se sentent pas en sécurité. Beaucoup ont le sentiment d’être menacés lorsqu’ils expriment librement leur foi, vivent leur vie chrétienne ou témoignent. Je sais que c’est très difficile, mais nous ne devons pas céder à la peur ni au désespoir.
Notre principale inquiétude est de voir notre nation sombrer dans l’anarchie, le chaos et la répression. Quand je regarde tout ce qui s’est passé récemment dans le pays, quand j’écoute les informations sur les personnes tuées, on voit que la violence est aujourd’hui partout. Cela me préoccupe énormément, d’autant plus que l’Église au Mali est encore très jeune. Nous avons vraiment besoin de prier.
- InfoChrétienne : Certains observateurs évoquent le risque de voir s’instaurer un "califat" dans le nord du Mali, accompagné d’une application plus stricte de la charia. Selon vous, les communautés chrétiennes pourraient-elles devenir davantage ciblées ?
Christian Kalli : Pour ma part, cela fait des années que je réfléchis et prêche sur la persécution de l’Église, afin de préparer les croyants — du moins ceux avec qui je suis en contact — à l’éventualité de telles épreuves.
Quand j’analyse la situation, ce qui m’inquiète vraiment, ainsi que de nombreux chrétiens dans ce pays, c’est l’éventuelle mise en place de la charia ou d’un modèle de société dans lequel la liberté de religion et de conviction ne serait ni garantie ni respectée.
Et si cela ne fonctionne pas, alors tant pis. Je pense que si ces groupes entrent à Bamako, nous nous réunirons, nous discuterons et nous verrons comment rester sur place et continuer notre mission, avec la force et la sagesse que le Seigneur nous donnera.
- InfoChrétienne : Quel impact la crise actuelle a-t-elle sur la vie et les activités des Églises ?
Christian Kalli : Comme vous le savez, ce pays a énormément souffert. Et de mon côté, je ne peux qu’admirer la résilience du peuple malien. Le climat actuel affecte évidemment fortement l’Église. Cela a un impact négatif sur l’ensemble du ministère et met en danger le bien-être des croyants. Depuis quelque temps déjà, toutes nos activités ont ralenti. Voyager est devenu difficile, coûteux et dangereux.
Et bien sûr, il y a la crise économique. Les prix des produits de première nécessité ont fortement augmenté. On voit encore des gens faire la queue pour obtenir du carburant. Aujourd’hui, tout est devenu cher. Tous ces facteurs réunis affectent notre manière de vivre et d’exercer notre ministère.
Nous traversons cette tempête depuis un certain temps déjà, et nous continuons malgré tout. Nous ne savons pas quand cela prendra fin, mais l’Église continue de lutter. Certaines personnes ont parfois peur de se rendre à l’église.
- InfoChrétienne : À titre personnel, en tant que pasteur, comment cette situation affecte-t-elle l’exercice de votre ministère ?
Christian Kalli : Ma famille et moi allons bien. Ma fille est retournée au travail la semaine dernière, et nous faisons confiance à Dieu pour prendre soin de nous, nous protéger et nous guider. C’est tout ce que je peux dire pour le moment concernant la situation, ma famille et même le pays.
Nous constatons aussi des changements dans nos activités. Par exemple, un événement de prière organisé la semaine dernière s’est tenu en ligne plutôt qu’à l’église. C’est bien de pouvoir maintenir ce lien, mais cela ne remplace pas la communion vécue ensemble.
Propos recueillis par Mélanie Boukorras